La fin du moment clausewitzien : Guerre, Occident et fin d’un monopole théorique

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Selon Clausewitz (1999 [1832]), la guerre tend, dans son concept pur, vers la montée aux extrêmes. Chaque adversaire pousse l’autre à durcir son effort; chacun répond à la violence par une violence accrue. Rien, dans la logique du duel, n’impose de lui-même la mesure. La guerre est donc, à son noyau, un acte de violence destiné à contraindre l’ennemi à se soumettre. Sa borne immédiate n’est ni morale ni juridique. Elle est la résistance même de l’adversaire. Le Prussien construit ainsi un modèle d’une puissance analytique remarquable: il montre que la guerre ne relève pas d’un simple désordre passionnel, mais d’une dynamique structurée, où la violence, la volonté et le calcul se nouent étroitement (Clausewitz 1999 [1832]).

Mais cette force théorique est aussi sa limite. Clausewitz pense la guerre depuis un horizon européen du XIXe siècle. Il raisonne dans un monde où les adversaires partagent encore, malgré leurs conflits, un fonds relativement commun de codes étatiques, militaires et politiques. Dès que la guerre oppose des acteurs issus de contextes civilisationnels, culturels et institutionnels plus hétérogènes, l’équation se complique. Les fins politiques, les formes de légitimité, les rapports entre armée, État, population et pouvoir ne se recouvrent plus. La montée aux extrêmes ne disparaît pas. Elle change de médiations. Ce que Clausewitz éclaire reste réel, mais ce réel ne suffit plus à décrire la pluralité des formes contemporaines du conflit (Echevarria II 2007; Gat 2006; Scheipers 2018; Stoker 2014).

Cette limite devient plus visible encore dans l’Occident du XXIe siècle. Une faiblesse structurelle s’y est installée: l’amenuisement de la profondeur industrielle et logistique. Les Occidentaux ont largement désépaissi leur base productive, allongé leurs dépendances et perdu une part de leur autonomie dans des secteurs critiques de souveraineté et de défense. D’autres puissances, parfois moins avancées sur certains segments technologiques, ont au contraire conservé une profondeur industrielle, stratégique et souveraine plus solide. Dans une guerre longue, et sans remobilisation logistique et stratégique rapide, cette différence pèse lourdement. Or Clausewitz écrivait encore dans un monde où la guerre pouvait être pensée à partir de la concentration de la volonté politique et de l’affrontement des forces, non dans celui d’une dépendance critique à des chaînes industrielles étirées, vulnérables et souvent extraterritoriales. En ce sens, la marginalisation de son cadre en Occident n’est pas seulement intellectuelle; elle est imposée par les transformations matérielles de la puissance elle-même (Drezner, Farrell, and Newman 2021; Gansler 2011; Haglund 1989; Hensel 2015).

Il faut y ajouter une divergence croissante de culture stratégique à l’intérieur même de l’Occident. L’Europe demeure plus portée vers la diplomatie, le multilatéralisme et un usage plus codifié de la force, dans le sillage de son héritage westphalien. L’Europe parle davantage le langage de l’équilibre, non seulement par culture stratégique, mais aussi parce qu’elle ne dispose plus pleinement des moyens d’imposer seule sa volonté. L’Amérique parle plus volontiers celui de la direction, par tradition doctrinale autant que par persistance d’une capacité effective à l’exercer. Là où l’une tend à penser la guerre comme un instrument encadré dans un ordre de puissances, l’autre l’inscrit plus facilement dans une grammaire de mission, de sécurité et de commandement. L’Europe négocie davantage sa place dans le jeu; l’Amérique entend encore, souvent, en fixer les règles. Dans ce contexte, Clausewitz ne peut plus jouer le rôle d’une langue commune pleinement partagée par l’ensemble des élites occidentales. L’unité intellectuelle qu’il a longtemps fournie se fissure avec l’unité stratégique elle-même (Bacevich 2005; Biscop 2019; Howorth 2014; Mead 2002; Meyer 2006; Weigley 1977).

Cette marginalisation devient plus nécessaire encore si l’on considère la transformation concrète de la guerre contemporaine. En Europe occidentale et en Amérique septentrionale, le XXIe siècle n’est plus celui de la mobilisation de masse. Les armées sont plus professionnelles, plus réduites, plus spécialisées. Même les États-Unis d’Amérique, malgré leur puissance sans commune mesure, ne font plus la guerre sur le mode massif du milieu du XXe siècle. Nous sommes entrés dans un cycle de démassification et d’ultraspécialisation: renseignement, frappes ciblées, guerre à distance, logistique avancée, cyberopérations, influence informationnelle, préparation de l’opinion. Dans un tel contexte, la guerre ne se donne plus d’abord comme choc frontal de volontés collectives mobilisées à grande échelle, mais comme combinaison de capacités techniques, de maîtrise informationnelle, d’effets ciblés et de désorganisation à distance. Le schème clausewitzien n’est pas annulé, mais il cesse d’être le plus directement opératoire pour penser les formes dominantes de la conflictualité occidentale (Chamayou 2013; Der Derian 2009; King 2013; Singer 2009).

À bien des égards, le XXIe siècle ressemble ainsi moins aux guerres de masse des XIXe et XXe siècles qu’à un retour, sous conditions technologiques nouvelles, de certains traits propres aux XVIIe et XVIIIe siècles : armées plus resserrées, centralité du calcul, importance décisive de la logistique, de la finance, de la diplomatie, de la manœuvre et des coups portés sans mobilisation générale des peuples. Il retrouve aussi une temporalité plus discontinue : celle de conflits ouverts mais non continus, entrecoupés de cessez-le-feu, de trêves, de paix provisoires, d’attaques ciblées ou d’agressions mineures qui peuvent s’étendre dans le temps et apparaître comme une succession de crises distinctes alors qu’elles relèvent en réalité d’un seul et même affrontement prolongé, à la manière de la guerre de Trente Ans ou de la guerre de Sept Ans. La montée aux extrêmes ne se lit plus d’abord dans la masse, mais dans la précision, la vitesse, la capacité de désorganisation et l’effet politique recherché. C’est précisément pour cette raison que la centralité clausewitzienne devient plus difficile à maintenir en Occident : non parce que son œuvre serait devenue fausse, mais parce qu’elle est de moins en moins ajustée aux formes effectivement dominantes de la guerre telle qu’elles s’y déploient aujourd’hui (Black 1991; Gat 2006; Lynn 1993; Parker 1996; Parrott 2012).

La marginalisation progressive de Clausewitz en Occident ne signifie donc ni sa réfutation ni son abandon. Elle signifie autre chose: la fin de son monopole. Pendant près de deux siècles, Clausewitz a fourni aux élites militaires occidentales la grande grammaire de la guerre. Cette grammaire a structuré leur manière de penser l’affrontement, l’État, la décision, la violence et le politique. Mais le monde pour lequel elle paraissait centrale s’est déformé. L’hétérogénéité civilisationnelle, la fragilité industrielle, la divergence des cultures stratégiques occidentales, la démassification des armées, la spécialisation technique, la guerre à distance et la conflictualité informationnelle en limitent de plus en plus la portée centrale. Dès lors, sa marginalisation devient nécessaire: non pour effacer Clausewitz, mais pour cesser de faire de son langage le centre exclusif de l’intelligibilité stratégique occidentale. Il demeure une langue importante. Il ne peut plus être la langue souveraine.